La
rose pourpre du Caire est sans doute le film le plus achevé de
Woody Allen, celui dans lequel apparaissent le mieux son idée du
cinéma, sa poésie, sa profondeur. On pense à Chaplin,
bien sûr, mais aussi à la subtilité virtuose de To
be or not to be de Lubitsch, ou à l'esprit des comédies
musicales de l'avant-guerre. C'est bien là le charme de Woody Allen
: le cinéma ne vieillit pas, il reste adolescent, et nous retrouvons
la jeunesse grâce à lui. Woody Allen, comique au visage triste
comme celui de Buster Keaton, nous interroge sans cesse, film après
film, sur les apparences. La comédie, c'est le jeu des miroirs,
où chaque image renvoie à une autre, chaque visage à
son double, jusqu'à ce qu'on ait perdu le sens du réel.
Les thèmes sont aussi fugitifs, ils se répondent comme des
échos. Le bonheur, l'argent, le pouvoir, l'amour, sont-ils ce qu'ils
promettent, les hommes et les femmes sont-ils ce qu'ils semblent, la solitude
et la pauvreté ont-elles de l'importance, et le succès est-il
davantage qu'un leurre ? Autrement dit, la vie n'est-elle pas un songe
?...
Et si le cinéma n'était rien d'autre, précisément,
que ce jeu des apparences ? C'est ce monde des mirages qui fascine Woody
Allen, et dans lequel on imagine qu'il s'est trouvé pris malgré
lui. De l'autre côté du miroir de l'écran, le monde
est sans faille. Méchants et bons sont montrés sans ambiguïté,
leurs passions sont claires, comme leur décor est au-delà
du temps.
Tous les films de Woody Allen sont des étonnements, et La rose
pourpre du Caire plus encore que les autres. Durant cette brève
aventure à travers le réel et l'imaginaire, c'est l'humour
qui interroge, qui nous interroge. Le génie de Woody Allen (je
crois que le mot n'est pas trop fort) est dans cet étonnement,
dans cette interrogation. Mais il est surtout dans sa façon de
filmer, de nous faire partager son monde.
Avec un procédé aussi simple que l'alternance du noir et
blanc et de la couleur pour séparer l'imaginaire du réel,
et surtout en filmant le réel comme si nous étions vraiment
au moment de la crise, dans les années 30, et que rien du cinéma
moderne n'avait encore été inventé, Woody Allen réussit
à nous faire croire à l'impossible aventure de cette jeune
femme arrachée par la magie du cinéma à sa vie ordinaire
Peu de réalisateurs aujourd'hui sont capables de tant d'émotion
et profondeur avec si peu de moyens. Dans La rose pourpre du Caire, nous
sommes, d'une certaine manière, tout proche de la naissance du
cinéma, où seules comptent l'idée et l'image, sans
effets spéciaux, sans grimaces, sans recherches formelles
Divertissement, quiproquo, jeu des miroirs ? Mais comme aux premiers temps
du cinéma, c'est l'étonnement et l'émotion qui font
la magie et le charme. Quand, sur l'écran terne du cinéma
où passe pour la énième fois cette scène insipide
de La rose pourpre du Caire, Tom Baxter cesse tout à coup de jouer
pour se tourner vers nous, et vers la jeune femme qui le regarde, pour
nous interpeller, quelque chose bondit en nous, nous fait rire et battre
le cur, un vieux rêve qui enfin se réalise, la vitre
de l'écran s'est rompue, il va arriver quelque chose. Puis l'aventure
s'achève, et l'écran se referme. Mais comme Chaplin, Woody
Allen est déjà entré dans nos rêves.
Jean-Marie
Le Clézio
Extraits d'un texte paru dans Le Monde,
31 mai 1985 Celebrity
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J'ai
vu Annie Hall, hier soir, pour être un peu à votre hauteur,
vous, gens des Cahiers du Cinéma, si instruits des choses de
cinéma. Sur le moment, j'ai été assez charmé,
c'est le mot, j'ai trouvé ça charmant, et puis ça
s'est dissipé. Le lendemain matin il ne restait plus rien. Je
crois que pour Woody Allen, cet inconnu de moi il y a encore quelques
jours, il s'agit d'un art très concerté, et de même,
d'un humour très régional, méticuleusement mis
au point, beaucoup moins vaste que celui de Chaplin. Woody Allen, il
est seulement là ou il est. Autour de lui rien ne bouge, les
choses restent différentes, elles ne partent pas avec lui, il
ne modifie rien. New York autour de lui est pareil. Il traverse New
York et New York est pareil. L'espace de Chaplin, dans Les lumières
de la ville, est tout entier habité par lui. Il résonne
de Chaplin tout entier. Où qu'il soit, dans New York ou ailleurs,
tout résonne de Chaplin après son passage. Tout est de
Chaplin. Toute la ville, les villes, les rues. Tout devient de Chaplin,
après son passage
A côté de lui, Woody Allen
est avare, c'est un épargnant. Il est dans une série de
numéros, de scènes plus ou moins réussies, dans
toute une série de gags très très joués,
très calculés, très locaux, très pris "
sur le vif ", et en fait très élaborés. C'est,
de la même façon que l'on parle de " parisianisme
", le " new-yorkisme " de nos années-ci. Je n'ai
pas retrouvé New York dans Annie Hall, j'ai trouvé un
mode de vie, comme ça, comme je l'ai connu à New York,
assez sinistre mais pas l'éternel de NY-la Babylone
J'ai
hésité, mais ça m'est égal de parler ainsi
de Woody Allen. De toutes façons, il est encensé par la
critique, rien ne peut plus l'atteindre
Marguerite
Duras
Extraits d'un texte paru dans le numéro spécial " Les
yeux verts " des Cahiers du Cinéma, juin 1980 (numéro
312-313).
Réédité dans la Petite bibliothèque des Cahiers
du Cinéma, 1996
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Comme
je suis un inconditionnel de Woody Allen, je ne vois pas pourquoi celui-ci
me plairait moins que les autres. Comme d'habitude, les actrices sont
extraordinaires, mais ce qui me frappe est de voir que plus les films
de Woody Allen semblent composés de sketchs distincts, pas forcément
reliés entre eux, plus la continuité est grande. Comme
une seconde nature qui trouverait à s'exprimer sans qu'on y prenne
garde. En fait, je trouve Celebrity particulièrement fascinant
: que Woody Allen soit en quelque sorte remplacé par Kenneth
Branagh donne une dimension nouvelle, qui se révèle source
d'une plus grande cruauté. Le personnage étant plus inodore,
plus banal que s'il était incarné par Allen, la satire
concerne réellement tout le monde, chacun peut se projeter dans
le personnage, ce qui n'est pas vraiment possible lorsque Allen apporte
au personnage sa fantaisie géniale. Branagh change la couleur
du film, qui devient beaucoup plus sombre. La distance entre le personnage
et le spectateur se trouve en un sens réduite, ce qui correspond
parfaitement à un des thèmes principaux du film : la société
dont Woody Allen montre les excès et les travers gagne du terrain.
Le film traduit l'affolement que peut inspirer ce constat.
Claude
Sautet
A l'occasion de la sortie de Celebrity
Le Nouvel Observateur, janvier 1998
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Je
suis sidéré d'entendre des gens se plaindre que chaque
année leur soit proposé un nouveau film de Woody Allen.
Moi, je veux bien être condamné à voir jusqu'à
la fin de mes jours des films comme Celebrity.
Si je me fais l'avocat du diable, je veux bien que l'on puisse éprouver
une sensation de rabâchage, en ce sens que les cibles sont toujours
un peu les mêmes. Je veux bien aussi que l'on juge la vision des
femmes passablement réductrice : elles sont toutes un peu nymphos
ou dingos. Mais, en disant cela, je pense que ces critiques peuvent
s'adresser à tous ceux qui essaient de faire uvre personnelle.
Ce ne sont guère que des réactions épidermiques,
qui disparaissent en général avec le temps, du type de
celles qu'ont pu provoquer des cinéastes comme Bergman ou Rohmer.
Et puis il est parfaitement possible de retourner ces critiques, de
les inverser pour parler au contraire de constance, de fidélité
à certains thèmes.
Celebrity amplifie le sentiment que me donnent les films de Woody Allen
d'être de plus en plus des films de romancier autant que de cinéastes.
Ils font des tours et des détours, ouvrent des parenthèses,
comportent des longueurs qui peuvent être vues comme des temps
creux, qui échappent à toute nécessité dramatique,
s'affranchissent de l'intrigue et sont pour ces raisons des moments
rares, extrêmement précieux. Il a atteint une liberté
de ton proprement stupéfiante.
Bertrand
Tavernier
A l'occasion de la sortie de Celebrity
Le Nouvel Observateur, janvier 1998
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Une
des choses les plus difficiles au cinéma est de saisir une réplique
prononcée au sein d'un groupe, de l'isoler et de lui donner sa
valeur. Une solution possible est de jouer sur la convention théâtrale
et d'attirer ainsi l'attention du spectateur : c'est ce que faisait
Sacha Guitry. Une autre possibilité consiste à promener
la caméra au milieu d'une soirée, d'une cérémonie,
mariage ou autre, et de saisir au passage une ou deux répliques,
comme par hasard : le résultat est rarement satisfaisant, c'est
pourtant ce que réussit Woody Allen tout au long de son film.
Il s'agit d'un véritable tour de force, et l'on ne ressent pas
la moindre gêne, on n'a jamais le sentiment d'avoir affaire à
un procédé. Jamais le cinéma n'avait fait aussi
bien
Chaque nouveau film de Woody Allen propose pratiquement une
nouvelle manière de filmer et contient une réflexion sur
la mise en scène, sur la " mise en espace "
Le plaisir de reconnaissance est total : on attend d'un comique qu'il
répète les mêmes effets, et en les répétant
à l'identique il doit surprendre à chaque fois. Ce que
réussit Woody Allen tout au long du film. Il parvient ainsi à
transmettre pendant près de deux heures la respiration de New
York, l'hystérie New-yorkaise comme jamais le cinéma n'avait
su la traduire. La répétition devient hypnotique, comme
la musique peut l'être. Celebrity est un film unique, qui donne
à entendre une musique de chambre
que seul un orchestre
symphonique au grand complet serait à même d'interpréter.